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Radio RCJ : "Guerre des talents : et si l’on était un peu plus courageux dans nos recrutements ?"

Dernière mise à jour : 11 juin


Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la Radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.


Les entreprises sont souvent frileuses à l’idée de recruter des candidats qui ont un parcours atypique, des candidats n’ayant rien à voir avec leur métier ou leur secteur. Elles se méfient de ceux qui ont eu de nombreuses vies professionnelles avant, qui ont navigué entre plusieurs mondes ou qui ont multiplié les formations. Je pense au contraire que ces centaures[1], - car ce sont des centaures ; des personnes « hybrides » par excellence -, constituent un véritable joyau pour une entreprise. Ils ont des formations, des compétences, des parcours, des origines hétéroclites, ils savent passer d’un monde à un autre et même avoir un pied dans plusieurs mondes à la fois, ils manient plusieurs jargons et ils ne sont pas emprisonnés dans une identité professionnelle. Les écoles et les universités l’ont bien compris et elles proposent de plus en plus des doubles-diplômes. Les futures générations seront des générations de centaures[2] et c’est une excellente nouvelle pour les entreprises ! S’il y a une crise économique, sanitaire ou informatique, ce sera un frein pour une entreprise de n’avoir que des collaborateurs hyper-spécialisés, mono-spécialisés, incapables de sortir de leur métier ou de leur secteur, incapables de jongler avec plusieurs métiers, plusieurs secteurs, plusieurs points de repères.


Au sein d’une organisation, les centaures sont des passeurs, des métisseurs. Ce sont les chevilles ouvrières entre des métiers/départements/services différents, capables de construire des ponts entre ces mondes qui ont du mal à dialoguer. Il faut recruter des juristes-développeurs, des commerciaux-philosophes, des managers-designers, des ingénieurs-artistes[3] ! Il faut valoriser ces profils hybrides, il faut les promouvoir, il ne faut pas couper leur 5e patte de mouton à 5 pattes et il faut les aider à hybrider leurs compétences !


Cela va demander de repenser le management… Ce qui fait peur dans la figure du centaure, c’est son imprévisibilité [4]. Des personnes qui disposent de plusieurs identités, de plusieurs casquettes, sont moins cernables, moins prévisibles, que celles qui n’en ont qu’une. Or, la raison d’être du management consiste précisément à vouloir “terrasser le dragon de l’incertitude”, comme le disait le sociologue israélien Yehouda Shenhav. Il va donc falloir imaginer un nouveau management permettant de donner leur place aux centaures et accepter que leur présence ajoute un peu d’imprévisibilité dans l’organisation. A force de rendre tout prédictible en interne, à force de process en tout genre, on ne sait plus faire face à l’incertitude qui provient de l’extérieur. Plus une entreprise a été capable de s’adapter à de l’imprévisibilité en interne, plus elle sera capable de l’accueillir, lorsqu’elle viendra de l’extérieur, en forme de covid-19, de virus informatique ou autre…

[1] Gabrielle Halpern, « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation », Le Pommier, 2020.

[2] Gabrielle Halpern, « La Fable du centaure », Humensciences, 2022 (BD illustrée par Didier Petetin).

[3] Gabrielle Halpern, « Philosopher et cuisiner : un mélange exquis – Le Chef et la Philosophe », Editions de l’Aube, 2022 (coécrit avec Guillaume Gomez).

[4] Gabrielle Halpern, « Penser l'hybride », Thèse de doctorat en philosophie, soutenue à l'Ecole Normale Supérieure, 2019.


Pour écouter la chronique en entier, diffusée le mardi 24 mai 2022, rendez-vous sur le site de RCJ: https://radiorcj.info/emissions/philosophie-gabrielle-halpern/