Rechercher
  • gabriellehalpern

Magazine L'Arche - L'hybridation du monde

Dernière mise à jour : juil. 25


Retrouvez ici un court extrait de l'article de Gabrielle Halpern publié dans le Magazine L'Arche:


Le centaure incarne le flou, l’ambiguïté, l’insaisissable, l’imprévisible, le « sans-identité » ou le « trop-plein d’identités » ! Il représente cette part de la réalité dont nous nous méfions, parce qu’elle n’entre dans aucune de nos cases. Nos cinq sens nous donnent beaucoup d’informations sur le monde qui nous entoure. Comme lorsque nous vidons nos sacs après être allés faire nos courses, il faut prendre chaque aliment et le ranger à la bonne place. Notre cerveau n’est pas loin de procéder de la même manière. Identification des informations, rapprochement de ces informations avec d’autres plus anciennes, tri de chacune dans les bonnes catégories. Mais tout entre-t-il vraiment dans nos cases ? Oui, puisque nous n’achetons que les aliments susceptibles d’entrer dans nos espaces de stockage ou nous les découpons en morceaux pour les faire entrer à marche forcée. Plutôt que d’inventer de nouveaux espaces de rangement, nous préférons nous passer de tous les aliments hors normes… De tout ce qui ressemble à un centaure !


Durant des siècles, dans la pensée occidentale, pour ne pas avoir affaire à eux, nous avons développé un outil robuste, - la raison -, nous permettant de filtrer soigneusement tout ce qui pourrait sembler de près ou de loin hybride. Dans l’Antiquité grecque, cet outil servait à expliquer la Nature. Puis cet humanisme s’est dénaturé en anthropocentrisme, après la Renaissance, pour nous affirmer comme supérieurs par rapport aux autres animaux. La raison est devenue un paradigme permettant aux sciences de se développer, tout en rejetant tout ce qui ne pouvait être « clair et distinct »… C’est-à-dire, les centaures ! Nous ne voulions plus seulement expliquer la Nature, nous voulions la maîtriser. La dénaturation de la raison s’est poursuivie, et de paradigme, elle est devenue système, puis idéologie, c’est-à-dire une logique implacable, rendant impossible tout pas de côté créateur et libérateur. Il ne s’agit pas ici de la raison, en tant qu’elle s’oppose à la foi ou à l’émotion, mais en tant que mode de pensée et manière d’aborder la réalité. Identifier, trier, classer : telle est la mécanique implacable de la raison qui range tout et tout le monde dans des cases, faisant des principes d’identité, de non-contradiction et du tiers-exclu une manière, bien pratique et rassurante, d’aborder le monde. A propos des atrocités du XXe siècle, certains philosophes se sont opposés : la raison ferait-elle de nous des diables ou des dieux ? Est-ce l’hypo-rationalisme ou l’hyper-rationalisme qui a conduit à ces abominations ? Et de l’anthropocentrisme, nous passons au transhumanisme, où il s’agit de recréer la Nature de toute pièce, à force d’algorithmes calculateurs, d’outils planificateurs, d’objets artificialisateurs…


Ne serait-il pas temps de construire une manière de penser plus respectueuse du réel, c’est-à-dire du monde, de la Nature et de l’Autre, et de nous réconcilier avec les centaures ? Ne pourrions-nous pas nous en inspirer et devenir nous-mêmes des centaures, en apprenant à hybrider ce et ceux qui nous entourent et à nous hybrider nous-mêmes ? Malgré les difficultés et les sacrifices qu’elle suppose, l’hybridation doit être considérée comme un devoir infrangible. Pour les entreprises, une approche hybride peut être une formidable stratégie de résilience et d’innovation, surtout en période de crise. Pour la société, des politiques publiques véritablement hybrides casseraient les logiques de silos et permettraient de recoudre les fractures sociales, territoriales, économiques et générationnelles. Quant à l’être humain, cela l’aiderait à assumer enfin ses contradictions, à « jeter l’ancre loin devant lui » vers l’hétéroclite, comme le disait Elias Canetti, pour « lutter contre les rétrécissements » inévitables de la vie, à se réinventer sans cesse et à sortir de la prison d’une identité homogénéisante et stérile.


Cet éloge de l’hybride scandalisera ceux qui haïssent les contradictions et les mélanges. Nous voyons bien autour de nous la nostalgie d’un retour en arrière, fait de radicalisations et de dérives en tout genre. Face aux centaures, des pur-sang s’élèvent, qui voudraient pétrir la réalité, l’homme et la Nature comme une pâte à modeler et offrir à leur déesse Identité tous les holocaustes. Il est à craindre que ces « pur-sang » se radicalisent et soient tentés d’annihiler les centaures : sera-ce le combat de ce nouveau siècle ?


L'intégralité de l'article est à retrouver dans le Magazine L'Arche de janvier-février 2020: https://larchemag.fr