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  • gabriellehalpern

Tout enfant est le fruit d’une hybridation!


Tribune publiée dans Economie Matin le 17 mars 2021


Grandes statues, petites sculptures ou tableaux de peinture, les centaures que vous avez croisés dans les musées ou dans les rues ont presque toujours été représentés par les artistes comme des monstres, des êtres peu recommandables, plutôt agressifs, imprévisibles et étranges[1]


Il faut dire que les textes qui nous viennent de l’Antiquité et qui décrivent ces êtres mi-homme mi-cheval sont peu bienveillants à leur égard et notre imaginaire a été nourri pendant des siècles par la crainte qu’ils suscitent en nous. Le philosophe roumain Mircea Eliade écrivait que le mythe est « une histoire inventée pour répondre à une question ou à une angoisse »[2]… Mais à laquelle de nos questions les centaures répondent-ils ? Et de quelle angoisse sont-ils le nom ?


Le centaure représente cette part de la réalité dont nous nous méfions, parce qu’elle n’entre dans aucune de nos cases. Il incarne le mélange, l’insaisissable, l’imprévisible, l’hétéroclite, le « sans-identité » ou le « trop-plein d’identités » ; en un mot, l’hybride ! Or, cela fait des siècles que la rationalité développée par l’être humain est devenue une véritable usine de production à la chaîne de cases. Nous passons notre vie à ranger tout et tout le monde dans telle ou telle catégorie, quitte à couper ce qui dépasse. Et le monde étant fondamentalement hybride, - c’est-à-dire contradictoire, mélangé, hétérogène -, soit nous passons complètement à côté de la réalité, soit nous la martyrisons. En ce sens, la crise que nous vivons aujourd’hui est celle de notre rapport à la réalité.


Mais c’est oublier un peu vite que nous pourrions nous révéler être tous des centaures ; oui, tous ! En étant le fruit de deux parents, un enfant est la rencontre de deux mondes, deux points de repères, deux héritages, deux éducations, deux manières de vivre et de voir le monde. Or, lorsque l’on lit pour la première fois les principes de la logique d’Aristote, - qui ont fondamentalement marqués notre rapport au réel -, on est frappé par l’un d’entre eux : le principe du tiers-exclu. Ces mots résonnent étrangement à l’oreille. Certes, il s’agit d’un jargon philosophique que le commun des mortels n’utilise pas forcément dans la vraie vie, mais, en revanche, il va utiliser l’expression « de deux choses l’une », qui renvoie à peu près à la même idée. De deux choses, on en ferait une seule… Mais dans le cas de la parentalité, de deux êtres, on en fait un troisième ! La mise au monde d’un enfant invite à imaginer un nouveau principe : celui du « tiers-inclus »[3] !


Ce principe est la combinaison de deux devoirs :


- Celui des parents d’apprendre à leur enfant l’art de faire des ponts entre différents mondes, - autrement dit, une éducation à l’hybridation, qui suppose de ne pas faire baigner l’enfant dans une bulle d’homogénéité[4] religieuse, nationale, sociale, culturelle, identitaire, politique ou idéologique ;


- Celui des enfants d’apprendre eux-mêmes à hybrider leurs parents, à hybrider les deux héritages, les deux visions du monde qu’ils reçoivent, - peut-être la plus belle manière d’honorer chacun d’eux…


Parents, ne faites pas des pur-sang, fabriquez des centaures !


Retrouvez l'intégralité de la tribune de Gabrielle Halpern sur le site internet d'Economie Matin: http://www.economiematin.fr/news-enfant-hybridation-culture-apprentissage-education-halpern

[1] Halpern Gabrielle, « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation », Le Pommier, 2020 [2] Eliade Mircea, Aspects du mythe, Paris, Éditions Gallimard, 1968, p. 30. [3] Halpern Gabrielle, Penser l’Hybride, Thèse de doctorat en philosophie, 2019 ; http://www.theses.fr/2019LYSEN004 [4] Halpern Gabrielle, Penser l’Hybride, Thèse de doctorat en philosophie, 2019 ; http://www.theses.fr/2019LYSEN004