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Radio RCJ: "De la sérénité des complotistes"


Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.


« Du sens ! Nous voulons du sens ! Nous entendons de plus en plus cette exigence dans les couloirs des entreprises, dans les cafés du commerce, chez les jeunes et les moins jeunes. Il faut du sens, à tout prix ! Ce désir, ce besoin est exprimé avec tant de force que cela devient presque suspect et mérite que l’on s’y arrête un instant. Pourquoi avons-nous autant besoin de sens ? Notre tolérance envers l’inexpliqué, l’inexplicable, l’incompréhensible, serait-elle devenue nulle ? Notre rejet de l’absurde est-il tel que nous ne supportons plus d’y être confronté ?


Ce besoin de sens, à vrai dire, ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier. Cela fait depuis toujours que l’être humain cherche des explications à ce qui l’entoure, à ce qui lui arrive. Mais si auparavant, c’était mère Nature ou les dieux ou les diables ou les bons ou les mauvais génies qui étaient responsables des bienfaits et des maux du monde, force est de constater que désormais, les responsables sont recherchés parmi nous. Des responsables qui ont tôt fait d’être transformés en boucs émissaires via une chaîne de causes et de conséquences absurde, mais logique. Car les complotistes ont un sens de la rationalité absolument extraordinaire : les règles de la logique, les inductions, les déductions, les syllogismes, tout s’enchaîne à merveille. C’est d’ailleurs tout ce sur quoi reposent les idéologies. L’idéologie, explique la philosophe Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme, c’est tout simplement la logique d’une idée. Il s’agit de partir d’une idée simple, d’une prémisse, et d’en déduire une cascade de conséquences nécessaires. L’idéologie est ce qui permet, je la cite : de « tout expliquer jusqu’au moindre événement en le déduisant d’une seule prémisse »[1]. C’est un principe d’explication, qui a une logique propre et qui n’a pas besoin de facteurs extérieurs pour avancer. Pratique, n’est-ce pas, quand on veut éliminer toute incertitude ! Ou quand on veut éliminer l’inexplicable et l’incompréhensible ! A partir du moment où une idée se veut, ou est voulue, principe d’explication du monde, elle engendre un système, une chaîne de causalité imparable, incontestable, implacable. Il n’y a plus ni échappatoire, ni imprévisibilité, et encore moins de contradiction possible. La force de l’idéologie, c’est ce qu’Hannah Arendt appelle le « sur-sens, qui donne au mépris de la réalité, sa force, sa logique, sa cohérence »[2]. Mépriser la réalité…


Et c’est ainsi que fleurissent les complots, les fake news et toutes les propagandes. En ces temps troubles, il est bon de se souvenir des mots de Marguerite Yourcenar : « Les gens n’aiment pas découvrir combien leur vie dépend du hasard ; cela les embarrasse. Ils aiment avoir une vie plus ou moins contrôlée par eux, ou sinon par eux, par leurs passions, par leurs amours, même par leurs erreurs. Ils trouvent cela plus beau et plus intéressant. Mais que cela ait dépendu simplement de l’autobus qu’on a pris… » ».

[1] Arendt Hannah, « Le système totalitaire », Les origines du totalitarisme, Traduction de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 215. [2] Arendt Hannah, « Le système totalitaire », Les origines du totalitarisme, Traduction de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 198-199.




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