"L'intelligence artificielle est une sorte de révélateur chimique qui interroge chaque métier" - Interview de la philosophe Gabrielle Halpern par le Village de la Justice
- gabriellehalpern
- 29 déc. 2025
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La philosophe Gabrielle Halpern a accordé une longue interview au Village de la Justice, pour présenter son approche de l'intelligence artificielle, suite à la publication de son travail de recherche consacré à l'intelligence artificielle et son impact sur les métiers, par la Fondation Jean Jaurès.
Elle a ainsi pu montrer en quoi l'intelligence artificielle pouvait avoir un impact sur les professions juridiques, notamment sur les avocats.
"S’agissant de l’intelligence artificielle, le débat public est déchiré entre les technophiles et les technophobes, et obnubilé par la question du remplacement – allons-nous être remplacés ou non par l’intelligence artificielle ?- et il me semblait important d’aborder l’intelligence artificielle sous un autre prisme. Si, comme le dit Aristote, on devient ce que l’on fait, allons-nous nous transformer du fait de l’usage de l’intelligence artificielle ? Qu’est-ce que l’intelligence artificielle va faire de nous ? En transformant nos métiers, nos manières de travailler, va-t-elle nous transformer, nous aussi, dans nos identités ? Cette question des identités personnelles et professionnelles est un angle mort des réflexions actuelles et il me semblait essentiel de l’explorer, non seulement à travers les découvertes en sciences cognitives qui commencent déjà à montrer les effets de l’usage de l’intelligence artificielle sur notre cerveau, mais aussi à travers de nombreux entretiens de terrain que j’ai menés tout au long de l’année avec des professionnels de divers horizons : juristes, médecins, journalistes, artisans, ingénieurs, etc. Je me permets de revenir sur ce point en préambule, car l’IA est un sujet sensible qui mérite d’être appréhendé avec méthode et avec la rigueur scientifique requise pour ne pas sombrer dans l’opinion ou l’idéologie", Gabrielle Halpern
"Mes travaux de recherche m’ont convaincue d’une chose : l’intelligence artificielle est un révélateur d’angles morts, un coup de projecteur jetant une lumière crue sur des questions essentielles que nous avons malheureusement cessé de nous poser. Qu’est-ce qui fait le médecin ? L’établissement d’un diagnostic ? La rédaction d’une ordonnance ou la réalisation d’un soin ? L’explication de la maladie au patient ? De la même manière, qu’est-ce qui fait le journaliste ? L’idée originale de reportage et sa réalisation ? La rédaction d’un article ? L’interview des personnes ? Ou encore, qu’est-ce qui fait le philosophe : Le port d’une barbe ? La rédaction de livres ? La méditation métaphysique ? De la même manière, qu’est-ce qui fait l’avocat ? L’écoute ? Le conseil ? Le jeu de va et vient entre le réel et le droit ? L’écriture ? La plaidoirie ? La négociation ? Le règlement des litiges ? Ce qui fait l’avocat, est-ce la mémoire, la technicité, la créativité, la force de conviction, la puissance oratoire, la pédagogie ? L’IA est une sorte de révélateur chimique qui interroge chaque métier, qui met chacun face à sa réalité, quitte à en révéler les absurdités, les non-dits et les contradictions. Ce qui m’a intéressée au cours des entretiens que j’ai menés, c’est la diversité des réponses et donc la dimension subjective et personnelle de cette question : pour certains avocats, ce qui fait l’avocat, c’est la plaidoirie ; pour d’autres, c’est le conseil. Cela signifie que les premiers se sentiront toujours autant avocats s’ils délèguent une part du conseil à l’IA tant qu’ils continuent à représenter et à plaider, et inversement pour les seconds. En fait, l’une des questions importantes posées par l’IA est la suivante : qu’allons-nous décider de lui déléguer ou non ? Dans la réponse que chaque professionnel apportera à cette question se dessinera en creux la définition qu’il se fait de son métier... Est-ce que cela va provoquer une prise de conscience des avocats par rapport à la relation qu’ils nouent avec leurs clients et vont-ils être amenés à repenser cette relation ? Oui, sans aucun doute, puisque, par le jeu inextricable de l’identité et de l’altérité, lorsque notre identité change, notre relation aux autres évolue aussi… ", Gabrielle Halpern
" L’IA doit être considérée comme un révélateur ; elle nous révèle à nous-mêmes, dans nos identités, nos métiers, nos relations. Si Chat GPT a plus d’empathie qu’un médecin pour nous annoncer une maladie, plus de patience qu’un professeur à l’école, plus de tolérance que nos amis ou nos voisins, plus de capacité d’écoute que nos parents, plus de créativité qu’un juriste, plus de discernement qu’un directeur des ressources humaines, l’IA ne vient-elle pas mettre un coup de projecteur sur nos médiocrités ? N’est-ce pas hypocrite de crier au grand remplacement des êtres humains par les machines, alors que c’est nous qui avons abandonné nos valeurs humaines ? Saisissons l’IA pour nous remettre en question radicalement ! Rendez-vous en janvier 2026 dans vos librairies pour découvrir mon prochain livre consacré à l’IA, avec une approche quelque peu inattendue…", Gabrielle Halpern

Découvrir en intégralité la note de prospective de Gabrielle Halpern publiée par la Fondation Jean Jaurès, suite à ses travaux de recherche menés sur l'intelligence artificielle : https://www.jean-jaures.org/publication/les-identites-professionnelles-a-lepreuve-de-lintelligence-artificielle/
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