"Je rêve d'un monde où les femmes se définiront à partir de ce qu'elles font!" - Discours de la philosophe Gabrielle Halpern pour la soirée Les Lauréates, organisée par le magazine Elle et La Tribune
- gabriellehalpern
- 17 nov. 2025
- 4 min de lecture

Pour la deuxième année consécutive, les rédactions du magazine ELLE et du Groupe La Tribune ont sélectionné partout en France, "30 femmes aux parcours admirables, qui changent les mentalités et les pratiques dans le milieu professionnel et associatif, qui suscitent des vocations, qui contribuent à faire avancer la société". Ayant fait partie de la promotion 2024 des Lauréates, dans la catégorie "visionnaire", la philosophe Gabrielle Halpern a été invitée à faire un discours lors de la soirée de remise des prix 2025, salle Gaveau, à Paris.
"Mesdames et Messieurs, bonsoir à tous,
La philosophie ne se blottit pas seulement dans les livres de Nietzsche ou de Bergson, elle est tout autour de nous, pour peu que nous lui prêtions attention. C'est ainsi que j’aimerais me permettre de vous raconter une expérience personnelle. Cet été, comme tous les étés, je suis allée marcher en haute-montagne. La destination 2025 était la Slovaquie et plus précisément les Hautes-Tatras. Des paysages à couper le souffle, une nature florissante, des lacs de montagne éclatants… Et des ours ! Et cela change tout. Oui, la possibilité d’une rencontre fortuite avec un ours change tout. Vous ne marchez pas de la même manière sur un sentier de montagne lorsque vous savez que vous pouvez y croiser un ours. Le sentiment d’une présence possible de cet animal vous métamorphose totalement. Vous n'êtes plus un être humain, vous redevenez un animal comme un autre dans la nature, vous sentez au fond de vous-même l’angoisse primitive du cycle des proies et des prédateurs. Vous avez beau rationaliser tant que vous voulez : les ours ne mangent pas les êtres humains, les ours n’attaquent que s’ils se sentent en danger, les ours m’auront sûrement entendue ou sentie et ils iront ailleurs… Votre rationalité semble un peu vaine. L’ours, l’ours possible vous déshumanise et vous animalise. Finis les « je pense, donc je suis », finis les bâtisseurs de cathédrale, les inventeurs et les prix Nobel, finis les rêveries, les châteaux en Espagne et la poésie, vous êtes un animal, un animal qui se révèle beaucoup moins fort que tant d’autres ; pour reprendre les mots du philosophe Emmanuel Kant, vous n’avez pas les griffes des lions, ni les crocs du chien, ni les ailes des oiseaux. A chaque bruit, à chaque craquement, dans chaque ombre, dans chaque bruissement, votre cœur s’emballe, et l’animal, dans toute sa primitivité brute, se réveille en vous. A quoi le sentiment d’être un être humain tient-il après tout, si la possibilité d’un ours peut l’annihiler, si facilement, en une seconde ?
L’un des plus grands intellectuels du XXe siècle, Elias Canetti, écrivait qu’il n’y a rien que l’être humain redoute plus que tout au monde que « le contact avec l’inconnu »: tous nos comportements, toutes les distances que nous adoptons sont dictés par cette « phobie du contact », écrit-il. La première chose que nous faisons lorsque nous rencontrons quelqu’un n’est-elle pas de décliner notre identité et d’attendre la pareille ? Une angoisse liée à « une situation archaïque » : « c’est le contact hésitant avec la proie. Qui es-tu ? Peut-on te manger ? L’animal, toujours en quête de nourriture, touche et flaire tout ce qu’il trouve »… Proie ou prédateur : vas-tu me manger ou vais-je te manger ?
Mais si je vous raconte cette histoire d’ours, c’est parce qu’elle m’a enfin permis d’expliquer à beaucoup d’hommes ce qu’une femme ressent souvent lorsqu’elle est dans l’espace public, dans une rue mal éclairée ou peu fréquentée. On se sent proie ! Et l’on s’inquiète de la présence potentielle d’un prédateur. De la même manière qu’avec les ours, notre sentiment d’humanité disparaît en un éclair, nous ne sommes plus qu’une proie, réduite à sa vulnérabilité la plus triste, la plus irréversible.
Je rêve d’un pays où nous, les femmes, pourrons sortir de ce cycle épuisant des proies et des prédateurs et où nous serons définies non pas à partir de ce que nous sommes, mais à partir de ce que nous faisons. C’est Aristote qui le disait justement : je suis ce que je fais ; je deviens ce que je fais. Ce sont nos engagements, ce sont nos actes, ce sont nos œuvres qui nous définissent. C’est par eux que nous retrouvons notre humanité volée. C’est tout le sens de l’initiative des Lauréates : récompenser les engagements, les actes et les œuvres, et à travers eux, reconnaître toute l’humanité de celles qui les portent (et les ours n'auront qu'à bien se tenir!).
Je vous remercie de votre attention".
Gabrielle Halpern, Philosophe
@Tous droits réservés




"Docteur en philosophie, diplômée de l’École Normale Supérieure, Gabrielle Halpern a travaillé au sein des cabinets du Ministre de l’Économie et des Finances, de la Secrétaire d’État au Commerce, à l'Artisanat, à la Consommation et à l'Economie Sociale et Solidaire, du Secrétaire d’État à la Recherche et à l’Enseignement Supérieur et du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, en tant que « Conseillère Prospective et Discours », avant de co-diriger un incubateur de startups et de conseiller des entreprises et des institutions publiques. Elle s'est spécialisée en sciences-cognitives à l'Ecole Normale Supérieure et possède par ailleurs une formation en théologie. Elle est experte-associée à la Fondation Jean Jaurès et dirige la collection « Hybridations » qu’elle a créée aux Editions de l’Aube. Dès 2021, à 34 ans, elle a fait la Une du journal économique français, L’Opinion, parmi les « intellectuels influenceurs ». En 2024, elle reçoit le prix « Les Lauréates » créé par le magazine Elle et le journal La Tribune qui récompense « Trente femmes qui transforment la société et l’économie ».
Ses travaux de recherche, dont sa thèse de doctorat, portent en particulier sur la notion de l’hybridation, comme moyen de créer des ponts entre les mondes. Elle est l’auteur de l'essai « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation » (Le Pommier, 2020) et d’autres ouvrages. Elle explore cette notion d’hybridation dans maints domaines, que ce soit celui de l’innovation, des ressources humaines, des organisations, de l’écologie, de l’individu, de l’économie, de l’art, de l’industrie, de l’administration, du travail, de l’aménagement territorial, de la science, de l’éducation, de la gouvernance, de la technologie, des politiques publiques, etc.; de la société, au sens large.
Gabrielle Halpern, parallèlement à ses travaux de recherche, accompagne des institutions publiques, des entreprises et des associations dans leur réflexion stratégique, fait des conférences dans toute la France et à l’international, et participe à des événements socio-économiques majeurs".

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