Chronique Philo sur Radio RCJ: "Les anonymes inoubliables", par la philosophe Gabrielle Halpern
- gabriellehalpern
- il y a 2 jours
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Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
"Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’une dame assez âgée qui était assise à côté de moi dans le TGV au début du mois de juin 2008. Elle avait des cheveux bouclés roux et courts, elle portait un pull bariolé avec plusieurs couleurs : du rose, du jaune, du vert. Alors que le train roulait de Paris à Lyon, elle a soudain sorti un paquet de gâteau, je me souviens du bruit, le crissement du papier que l’on déchire. Je lisais la Critique de la raison pratique d’Emmanuel Kant. Elle s’est tournée tendrement vers moi et m’a demandé : « voulez-vous un petit biscuit ? ». J’ai décliné avec un sourire et un remerciement chaleureux et je me suis replongée dans ma lecture.
Si je vous parle d’elle aujourd’hui, ce n’est pas parce que j’ai fait sa connaissance, puisque je n’ai pas fait sa connaissance. Si je vous parle d’elle aujourd’hui, ce n’est pas parce que nous nous sommes parlé, puisque nous ne nous sommes échangés que ces quelques mots. Si je vous parle d’elle aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elle a marqué ma vie ni fait quoique ce soit de particulier qui aurait changé mon destin.
Non, si je vous parle d’elle aujourd’hui, c’est parce que je trouve cela si étonnant que des années et des années après notre rencontre, alors même que nous ne nous sommes pratiquement rien dit, je me souvienne d’elle. De la manière dont elle était habillée, coiffée, du ton de sa voix, du rythme de ses mots quand elle m’a demandé si je voulais un petit biscuit. Si je vous parle d’elle aujourd’hui, c’est parce qu’elle fait partie de mes anonymes inoubliables.
Les anonymes inoubliables. Ce Monsieur à l’abribus avec qui un regard découragé a été échangé, parce qu’il pleuvait des cordes, cette caissière au collier qui faisait dring dring quand elle passait les commissions, ce petit garçon qui jouait à la balle à la plage et qui s’est retourné vers moi pour regarder ce que je lisais, cette adolescente dans le métro avec qui j’ai partagé un soupir quand on a entendu le message du conducteur disant qu’un colis avait été oublié et que le wagon devait stationner, cette dame si élégante qui venait chercher ses gâteaux à la pâtisserie et avec qui j’ai échangé un sourire, ce vieux monsieur qui m’a laissée passer galamment en me tenant la porte du magasin. Les anonymes inoubliables.
Pourquoi eux précisément, et pas tant d’autres, ont marqué ma mémoire d’une manière indélébile ? On se souvient de leurs visages, ici d’un sourire, là d’un regard, pourquoi pas d’un éclat de rire partagé, on se souvient de leurs habits, parfois du jour où on les a rencontrés. On ne les connaît pas, on ne sait rien d’eux, on ne leur a pas parlé ou si peu, leur existence n’a pas changé notre existence, mais ils ont été là. Là, ces anonymes inoubliables. Là, parmi les plus de 8 milliards d’êtres humains sur terre. Là, nous donnant le sentiment réconfortant que nous ne sommes pas des étrangers et que ce prochain, ce prochain qui parfois, semble si vague, si abstrait, si intangible, ce prochain que je ne connais pas, mais que l’on me dit que je dois aimer comme moi-même, ce prochain a pris soudain une forme, un corps, un visage, une voix, une démarche qui rend la masse humaine moins étrangère, et peut-être moins inquiétante. Et vous, qui sont vos anonymes inoubliables ?"
@Tous droits réservés
Pour écouter la chronique en entier, rendez-vous sur le site de RCJ: https://radiorcj.info/emissions/philosophie-gabrielle-halpern/

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