Radio RCJ: World AI Cannes Festival : "Philosophie et éthique de l’intelligence artificielle"

Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la Radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.
« Notre société vit actuellement dans une foi immense à l’égard du numérique, comme si ce dernier était de l’ordre de la magie. À toute question, il y a une solution technique, technologique possible. Un problème, une start-up ! Problème d’énergie ? Numérique ! Problème de vieillissement ? Numérique ! Problème de pauvreté ? Numérique ! Problème d’éducation ? Numérique ! Problème politique ? Numérique ! Problème écologique ? Numérique ! Problème administratif ? Numérique ! Problème de ressources humaines ? Numérique ! Comment résister à l’idée selon laquelle une solution existe pour régler tous vos problèmes ? Aucun être humain n’y résisterait !
Mais il ne faudrait pas oublier qu’il y a beaucoup de problèmes que le numérique ne résoudra jamais, ou qu’il résoudra mal, entraînant d’autres problèmes dans son sillage. Il y a tant de manières d’innover qu’il me semble suspect que nous pensions presque toujours à la dimension numérique de l’innovation, alors que d’autres dimensions sont beaucoup plus importantes et à même d’opérer de vraies ruptures. Si l’on prend la question du vieillissement et de l’isolement, certes, nos outils nous permettent des visioconférences, des partages de photo, des « live » d’événement, des appels téléphoniques robotisés… Mais cela rompt-il vraiment in fine la solitude ? Les vraies réponses ne sont-elles pas ailleurs ?
Tout se passe comme s’il y avait en nous un désir puéril de magie, de sauveur, d’être surnaturel, de bon génie qui viendrait nous apporter la solution et nous arracherait à notre situation dramatique. Si nos ancêtres les Grecs dans l’Antiquité avaient incarné ce désir dans la figure du « deus ex machina », rappelons néanmoins que ce personnage était un personnage… de théâtre ! Les prouesses technologiques ne peuvent pas relever d’un « deus ex machina » qui viendrait nous sauver. L’être humain ne peut pas sans cesse tout attendre des technologies, leur déléguant dans le même temps sa responsabilité. Pourquoi passer des heures à fabriquer des outils pour rompre l’isolement des personnes âgées ? Allons plutôt dans les Ehpad, allons voir nos parents, nos grands-parents, nos arrière-grands-parents !
« Par lassitude devant l’effroyable multiplicité des problèmes, la complexité et les difficultés de la vie, la grande masse des hommes aspirent à une mécanisation du monde, à un ordre définitif, valable une fois pour toutes, qui leur éviterait tout travail de pensée[1] », écrivait Stefan Zweig. Il n’y a pas de sauveur, il n’y a pas de deus ex machina, il y a lui, et elle, et celui-ci et celui-là et celle-ci et celle-là, qui sortent de leur paralysie et qui agissent ! »
[1] Stefan Zweig, Conscience contre violence, traduction d’Alzir Hella, Paris, Le Livre de poche, 1996 (rédigé en avril 1936).
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