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Radio RCJ: Quand dire, c’est voir...

Dernière mise à jour : 22 mars 2023


Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la Radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.


La communication n’a jamais pris autant de place dans notre société et semble s’imposer comme un incontournable de toute entreprise, de toute personnalité politique, de toute association ou encore de toute personne physique. Désormais, sous l’effet notamment des réseaux sociaux, chacun d’entre nous peut avoir une parole publique, publiée. Ce pouvoir de la communication interroge sur le sens du langage, et pour y réfléchir, j’aimerais partager avec vous une phrase d’Elias Canetti, que je cite souvent ici, puisqu’il représente à mes yeux l’un des plus grands intellectuels du XXe siècle et qu’il m’a énormément inspirée dans mes travaux de recherche en philosophie.


Elias Canetti écrit que « ce que l’on n’est pas encore capable d’exprimer se dérobe également au regard »[1].


Cette phrase mérite d’être méditée et ruminée très longuement. Ainsi ne pourrait-on voir que ce l’on est capable de dire ? Quand le philosophe anglais John Langshaw Austin déclarait que « dire, c’est faire », Elias Canetti répond que « dire, c’est voir ». Il faut dire pour pouvoir voir. Cette idée est surprenante et pose mille questions : comment voir ce que l’on n’est pas capable de dire ? Ce que l’on ne sait pas dire est-il condamné à mourir dans nos angles morts ? L’inexprimé crée-t-il de l’aveuglement ? L’inexprimable engendre-t-il de l’ignorance et de l’indifférence ? Ce qui n’est pas l’objet d’un discours demeure-t-il caché ? Comment sauver par nos mots ce que nous ne voyons pas ? Il y a un lien immédiat à faire avec l’œuvre de Victor Hugo, intitulée « Choses vues »… Choses vues, parce que choses dites, choses ayant été dites, choses que l’on a eu le courage de dire !


Cette phrase d’Elias Canetti a des implications politiques immenses ! Les vulnérabilités, les failles de notre société grandissent-elles dans l’angle mort de ce qui a été tu ? De ce que le politique ne dit pas, faute de savoir l’exprimer ? Les non-dits renforcent-ils les fractures ? Ceux qui ne sont pas l’objet, ceux qui ne sont pas le sujet du discours politique sont-ils condamnés à demeurer invisibles ? Les territoires, les métiers, les secteurs, les générations qui demeurent inexprimés sont-ils voués à être invisibilisés ?


Alors que nous n’avons jamais été aussi bavards par nos sms, nos emails, nos messages vocaux, nos posts, alors que les entreprises n’ont jamais autant démultiplié leur parole sur les réseaux sociaux, alors que les élus n’ont jamais autant parlé aux citoyens, il semble paradoxal de penser qu’il demeure tant de non-dits. Tant de choses exprimées et tant de choses encore cachées. Quand aurons-nous le courage de parler, enfin ?

[1] Elias Canetti, Histoire d’une vie : le flambeau dans l’oreille, Albin Michel, 2005


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