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Réforme Magazine : Le prochain et l’étranger

Dernière mise à jour : juil. 25


Tribune publiée dans Réforme Magazine le 22 février 2021


La Bible encourage à aimer son prochain et l’étranger. Mais pourquoi est-ce difficile d’aimer l’un et pas l’autre ? La docteur en philosophie Gabrielle Halpern partage ses réflexions sur les raisons pour lesquelles nous sommes principalement attirés par ce qui nous ressemble.


« Tu aimeras ton prochain comme toi-même »(1) est peut-être l’un des versets les plus connus de la Bible. Selon les traductions, le « prochain » peut varier avec le « compagnon » ou le « voisin ». Ce verset qui invite à l’altruisme, à l’empathie, à la bienveillance fonde un rapport à l’autre qui a irrigué une large part de notre éthique. Cependant, si le texte biblique nous dit qu’il faut aimer notre prochain comme nous-mêmes, il le fait une fois… tandis que nous sommes invités plusieurs fois à aimer l’étranger (2). Ainsi trouvons-nous dans le Lévitique le verset suivant : « il sera pour vous comme un de vos compatriotes, l’étranger qui séjourne avec vous et tu l’aimeras comme toi-même » (3) ou encore dans le Deutéronome : « Vous aimerez l’étranger » (4).


Cette distinction entre le prochain et l’étranger interpelle et pourrait appeler à une toute autre lecture du célèbre verset. Et si le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » n’était énoncé qu’une seule fois, parce qu’aimer son prochain est extrêmement naturel et évident et ne demande pas d’effort particulier ? Ce n’est pas difficile d’aimer son prochain, tandis que cela peut être particulièrement compliqué d’aimer l’étranger.


“L’humain redoute le contact de l’inconnu”

Dans son ouvrage, Masse et Puissance, l’un des plus grands penseurs européens du XXe siècle, Elias Canetti nous explique que l’être humain redoute plus que tout au monde le contact de l’inconnu, et que toutes les distances, tous les comportements qu’il adopte, sont dictés par cette phobie du contact. Aimer ce qui est proche de soi, ce que l’on connaît est très simple ; avoir affaire avec ce que l’on ne connaît pas, avec ce qui nous est étranger est une autre paire de manches !


Pourquoi une telle angoisse du « lointain », par opposition au « prochain » ? C’est en vertu d’une sorte de « pulsion d’homogénéité » ; c’est-à-dire que nous sommes poussés vers ce qui nous ressemble, vers ce que nous connaissons déjà. Intrinsèquement, à cause de notre terreur de l’incertitude, nous avons une incapacité à assumer pleinement et naturellement la singularité, la diversité, l’altérité.


Cette pulsion d’homogénéité nous conduit à ne fréquenter que des gens qui nous ressemblent, à nous intéresser qu’à ce que nous connaissons déjà, à nous abonner sur les réseaux sociaux qu’à des comptes correspondants au nôtre et ainsi construisons-nous autour de nous une bulle homogénéisante.


Nous adorons ranger les êtres que nous rencontrons dans des cases pour nous rassurer, ainsi nous semblent-ils illusoirement plus proches. Nous multiplions les « prochains », parce que nous sommes terrorisés à l’idée d’être confrontés à la différence, à la dissemblance, à l’altérité radicale et irréductible. La grande tendance actuelle au tutoiement généralisé, – « on se tutoie ? c’est plus facile » ! -, facteur de familiarité et de proximité découle de notre pulsion d’homogénéité : on tutoie pour se donner l’illusion que l’on est proche, pour ne pas avoir à assumer la différence de l’autre…


Tous les prochains sont étrangers et c’est précisément parce qu’ils sont différents de nous que nous devons les respecter. Tant que nous n’aurons pas accepté l’étrangeté fondamentale de l’autre, de tous ceux qui nous entourent, nous serons incapables de comprendre leur singularité et d’apprendre à les aimer, un jour, véritablement.


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