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Radio RCJ: La valeur de la rareté et de l’abondance


Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la Radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.


Abondance ! Depuis que le président de la République, Emmanuel Macron, a parlé de la « fin de l’abondance », ce terme est dans toutes les bouches. Si l’on se fie au Centre National des ressources textuelles et lexicales, l’abondance est « ce qui est disponible en très grande quantité » et serait apparu vers 1119, comme synonyme de « embolisme », c’est-à-dire comme l’insertion, comme l’intercalation d’un mois complémentaire de 30 jours dans le calendrier grec et le calendrier hébreu pour faire concorder les années lunaire et solaire… On comprend aisément cette synonymie : il y avait une telle quantité disponible de jours que l’on pouvait se permettre d’en rajouter une trentaine pour réconcilier la lune et le soleil ! Serions-nous entrés dans l’ère de la fin de l’abondance ? Autrement dit, dans l’ère des jours comptés, des jours limités, des jours mesurés ?


Il est intéressant de constater que d’un point de vue philosophique, l’abondance n’a pas vraiment bonne presse. Les philosophes ont plutôt penché du côté de la modération que de celui de l’abondance. Les Grecs anciens, que ce soit Platon, Aristote ou Epicure, plaidaient pour la mesure. Dans une telle conception, le trop-plein conduirait au mal ; l’abondance mènerait même à une forme d’immoralité. Eschyle[1] disait que « la mesure est le bien suprême » ; Voltaire écrivait que « tout vouloir est d’un fou, l’excès est son partage : la modération est le trésor du sage »[2] ou encore que « ni l’abstinence, ni l’excès ne rendent un homme heureux ». Quant à Rémy de Gourmont[3], il écrivait que : « l’intelligence a fait de l’animal humain un être qui dépasse sans cesse la mesure ».


Ces citations sont intéressantes à mettre en écho avec un biais cognitif bien connu : l’effet de rareté. En effet, notre cerveau est soumis à des biais dits cognitifs qui nous portent vers tel ou tel comportement. Si je donne plus de valeur à une chose rare qu’à un produit disponible en abondance, cela est dû à l’effet de rareté… Nous l’avons bien vu lors des confinements successifs avec le papier toilette et les paquets de pâtes ! Autrement dit, ce biais cognitif joue un rôle dans la valeur que nous attribuons aux choses – ou aux êtres ! -, selon leur rareté ou leur abondance. Souvenons-nous de l'écrivain Robert Musil[4] qui disait que : « l’époque est antiphilosophique et lâche : on n’a pas le courage de décider ce qui est valeur et ce qui n’en est pas » !

[1] Agamemnon, Ve siècle avant l’ère chrétienne. [2] Discours en vers sur l’homme, 1734. [3] Les promenades philosophiques, 1905. [4] L’homme sans qualités, traduction de Philippe Jaccottet.


Pour écouter la chronique en entier, rendez-vous sur le site de RCJ: https://radiorcj.info/emissions/philosophie-gabrielle-halpern/