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Radio RCJ: "La carte du monde est provisoire"


Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.


« Une fois n’est pas coutume, j’aimerais partager avec vous un souvenir d’enfance. J’étais assise à la table de la cuisine et ma maman me faisait réciter ma leçon et m’interrogeait sur la hauteur du Mont-Blanc. Je me souviens avoir répondu du tac au tac « 4810 mètres », avec la voix triomphante de l’enfant qui tente de devenir un élève modèle ! Mon grand-père, assistant à la scène, m’a alors reprise, en m’expliquant que, lorsqu’il avait mon âge, il avait dû apprendre un autre nombre : 4807 mètres… Le Mont-Blanc ayant grandi entretemps ! Si je faisais réciter la même leçon à mes enfants aujourd’hui, le nombre qu’ils devraient apprendre par cœur serait différent de celui que j’avais récité machinalement à l’âge de 9 ans ; le Mont-Blanc ayant perdu de l’altitude entretemps. Je me souviens, à l’époque, avoir été interpellée par une chose : ce que l’on nous enseignait à l’école n’était pas parole d’évangile et pouvait devenir faux avec le temps ! Tout ce que j’apprenais par cœur avec tant d’application et de peine pouvait devenir sujet à caution. Ainsi le savoir n’était-il pas intangible. Ainsi le savoir nécessitait-il des vérifications. Je me souviens m’être dit à l’époque qu’il y avait peut-être des savoirs plus intangibles ou plus absolus que d’autres et, à l’inverse, il y avait forcément des savoirs plus fragiles ou plus provisoires que d’autres. Mes tables de multiplication, par exemple, étaient forcément très sûres et ce 9 fois 9 que j’avais tant de mal à apprendre par cœur ne me ferait pas le coup de changer dix ans ou trente ans plus tard ! De même, ces Fables de La Fontaine que je devais réciter devant toute la classe ne seraient pas amenées à changer avec le temps.

 

Si je vous raconte tout cela, c’est parce que ce souvenir d’enfance fait écho à l’actualité de la géopolitique du monde. En effet, il suffit d’écouter autour de nous, d’allumer la radio ou la télévision, pour prendre conscience que nous sommes tous collectivement tombés dans le piège de l’illusion des savoirs absolus et intangibles. En bons élèves, nous avons appris par cœur les noms des fleuves, des départements, des capitales, des pays, mais on ne nous a peut-être pas appris l’essentiel : il n’y a rien de plus provisoire que la géographie. Des cours d’eau peuvent disparaître, des montagnes peuvent s’affaisser ! Les frontières des pays, que nous avions apprises à dessiner avec tant de soin, ne sont pas intangibles. La carte du monde est provisoire. L’Histoire ne s’arrête pas à la fin de nos livres d’Histoire, elle continue son chemin et nous embarque avec elle. Même les plus grandes théories scientifiques sont remises en question par d’autres théories qui seront, elles aussi, en leur temps, balayées. Pour reprendre les mots du philosophe Karl Popper, l’édifice de nos théories est « bâti sur pilotis ». Et ce n’est pas un problème, ni un malheur, c’est ainsi que la science avance, en se remettant sans cesse en question. Ce n’est pas un problème, ni un malheur, c’est ainsi que le savoir se renforce et cultive sa légitimité. Sauf que nous sommes nombreux à l’avoir oublié. Nous voudrions que rien ne change, que tout demeure intangible, et nous avec. C’est oublier que la vie se définit comme une métamorphose permanente et que notre bonheur dépendra de notre capacité à accepter et à habiter l’éphémère.

 

Je connais des montagnes qui grandissent et rapetissent selon les périodes ; je connais des adultes qui pleurent et qui rient selon les temps. Vous en connaissez sûrement, vous aussi ! »




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