top of page
Rechercher
  • gabriellehalpern

Radio RCJ : Hybridation des langues


Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la Radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.


Depuis un certain nombre d’années, les experts en communication déploient leurs théories et nous n’avons jamais autant entendu parler de communication. Parallèlement à cela, nous n’avons jamais aussi peu entendu parler du langage, en tant que tel. Mais où sont passés les philosophes propres à nous faire réfléchir sur la langue ? Heureusement, les penseurs du passé ont encore beaucoup à nous apprendre et nous n’avons pas encore épuisé leur réflexion. Dans son roman, « Le système périodique », Primo Levi nous offre de quoi méditer. Il écrit que « le yiddish est la langue la plus hybride du monde et elle vit parce qu’elle est hybride. Penser qu’il existe une langue pure est une folie ». Non, il n’y a pas de langue pure, parce que toute langue a des mots empruntés, des mots bigarrés, croisés, des mots qui ont voyagé, qui se sont dénaturés et renaturés, qu’on a inventé ou réinventé et même des mots qui ont ressuscité. La langue française n’échappe pas à la règle. Qui se souvient que les mots « alcool » ou « douane » viennent de l’arabe[1] ? Ou que le mot « gourou » vient de l’hindi ? Sachant que la « redingote » vient de l’anglais et que le « pantalon » vient de l’italien !


Ce que Primo Levi cherche à nous dire, c’est que non seulement toute langue est un patchwork, toute langue est hybridation[2], mais en plus que le langage est toujours double et décalé.


Platon a écrit un dialogue, « Le Cratyle », dans lequel l’un des interlocuteurs, Cratyle, défend l’idée selon laquelle la langue exprime naturellement le monde. Chaque mot est la chose qu’il désigne. Malheureusement pour nous, c’est une chimère et l’être humain n’est jamais arrivé à dire les choses comme elles sont réellement. Il n’y a pas de lien pur entre la chose et le mot qui la désigne. Il n’y a pas de réalisme de la langue ; il y a de l’impressionnisme, de l’expressionisme, du cubisme, du pointillisme. Il n’y a pas de langue pure, car une langue pure serait une langue de solitaire. Pire, la langue pure serait une langue totalitaire, une langue unilatérale. Si l’on veut parler à quelqu’un, il faut forcément avoir une langue hybride, une langue qui puisse être un trait d’union entre deux personnes. Une langue sert à relier deux êtres[3] ; elle n’est donc jamais pure, elle doit être toujours hybride.

[1] https://www.franceculture.fr/sciences-du-langage/le-mot-alcool-du-fard-a-paupieres-aux-alchimistes [2] Gabrielle Halpern, « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation », Le Pommier, 2020. [3] Gabrielle Halpern, « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation », Le Pommier, 2020 (BD illustrée par Didier Petetin).


Pour écouter la chronique en entier, rendez-vous sur le site de RCJ: https://radiorcj.info/emissions/philosophie-gabrielle-halpern/

bottom of page