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Radio RCJ: « Ces lieux qui nous font et nous défont »


Cette chronique est présentée par Gabrielle Halpern chaque mardi dans le journal de 12h sur la radio RCJ et vous offre un regard philosophique sur l'actualité.


« Nous ne prêtons jamais vraiment attention aux lieux. Nous avons beau tout prendre en photo pour poster nos paysages sur les réseaux sociaux, réfléchissons-nous vraiment à ces paysages? Nous avons tendance à penser que les lieux dans lesquels nous sommes ou nous mouvons sont semblables à des décors de théâtre, interchangeables, ou du moins anodins, et qu’ils ne sont là que pour apporter plus de vraisemblance à la grande tragi-comédie de la vie.


Et pourtant, cela ne vous est-il jamais arrivé de penser que tel regard n’aurait jamais existé s’il n’avait pas été échangé dans cette cuisine, ou dans cette chambre ? Cela ne vous est-il jamais arrivé d’imaginer que telle ou telle réunion professionnelle ne se serait absolument pas déroulée de cette manière si elle avait eu lieu dans une autre salle ? Cela ne vous est-il jamais arrivé de penser que vous n’auriez pas dit ces choses, avec ces mots, et ce ton, à cet ami ou à cet amour, si vous vous étiez donné rendez-vous dans le café d’en face ?


Moi, j’y pense tout le temps et cela crée un drôle de vertige. Il ne s’agit pas d’un simple jeu de l’imagination ou d’une triviale gymnastique intellectuelle ; nous savons aujourd’hui, grâce aux sciences cognitives, combien chacun d’entre nous est soumis à l’environnement dans lequel il se trouve. Les couleurs, le taux d’humidité, la température, les sons, les odeurs, les formes rondes ou carrées, tout joue un rôle sur notre état d’esprit. Si nous nous étions vus dehors sous la pluie ce jour-là, et non dans ce café bruyant à la tenture jaune, nous serions-nous embrassés ? Si cette négociation avait eu lieu dans la salle de réunion du 4e étage, et non dans le salon vert, aurait-elle abouti à notre avantage ? Et ces salles de classe auxquelles nous avons consacré notre enfance, nous ont-elles conduit à aimer cette matière plutôt qu’une autre ?

 

A l’heure où le virtuel menace de prendre le pas sur le réel, il me semble important de renouer avec tout le tangible autour de nous. Où sont passés les peintres des natures mortes qui nous donnaient à voir, à mieux voir, en les sublimant, toutes ces choses dont nous sommes entourés et que nous ne remarquons plus ? Ce pot à crayons, cette assiette, ce mur gris. C’est ce qui fascine tant dans l’œuvre « Le parti pris des choses » du poète Francis Ponge. Contrairement à beaucoup de poètes, il a choisi de s’intéresser à ce qui nous semble insignifiant et banal : du pain, un cageot, un galet. En leur portant sa considération, il a dessillé nos yeux en remettant en question nos préjugés sur ce qui est digne d’être regardé et ce qui peut être ignoré.


Si nous savions le rôle immense que les choses et les lieux jouent dans nos vies, dans nos choix, dans nos comportements, peut-être commencerions-nous à les voir autrement… »




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