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Entretien pour la Fondation Jean Jaurès: "Une école pour apprendre à penser"

Dernière mise à jour : il y a 3 jours


Interview croisée de Bruno de Monte, Directeur général de Médéric, Ecole hôtelière de Paris

et de Gabrielle Halpern, Philosophe


Extrait:


Les nouvelles technologies ne rendent-elles pas l’école superflue ?


Bruno de Monte : Certes, des logiciels d’intelligence artificielle générative peuvent répondre à (presque) toutes les questions et les imprimantes 3D peuvent réaliser des gâteaux, on peut donc se demander à quoi l’école et les enseignants vont servir. Il est effrayant de constater cet empressement, avec une régularité de métronome depuis la révolution industrielle, à vouloir que le « monde meilleur », ou plus « efficace », soit celui où l’humain serait remplacé par la machine, ou l’IA désormais… Dans une certaine mesure, nous restons aveuglés par la fiction du mythe de l’émancipation par le progrès, dont l’actualité montre chaque jour les échecs au regard de ses catastrophiques résultats. La théorie selon laquelle le progrès et la science, résoudront tout et qu’il faut leur faire une confiance absolue, constitue un danger, car elle justifie tous les excès du présent, toutes les dérives, quitte à mettre en péril la question même de l’existence humaine.

Il y a une trentaine d’années, lorsque ce que l’on appelait à l’époque les « Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication » sont arrivées dans l’enseignement, on prédisait que les didacticiels et que les écrans remplaceraient pour une large part les enseignants et le « face à face » pédagogique, remettant en cause le concept même d’école en tant que lieu géographique. Cela s’est révélé inexact et aujourd’hui, on relance de grandes campagnes de recrutement d’enseignants. Les écrans et les solutions numériques ne sont pas des solutions ; ils constituent seulement des outils d’apprentissage au service de l’enseignant et des élèves, mais ne se substituent en rien à l’enseignant.


Dans une société où les individus communiquent intensément les uns avec les autres en réseau, mais concrètement et paradoxalement, de façon isolée, virtualisée, l’école est le dernier lieu de présence obligatoire. C’est le dernier lieu où le vivre ensemble, l’appartenance véritable à un groupe, l’expérience collective de ses joies et de ses contraintes, de ses obligations, de ses droits et devoirs individuels et collectifs, sont une réalité. Si l’apprentissage de la citoyenneté est un objectif du Code de l’éducation, alors l’expérience du groupe de classe en présentiel avec des enseignants est une nécessité absolue.


Ces nouvelles technologies, cette masse d’informations à disposition, ces outils d’IA constituent toutefois un bouleversement qui n’a sans doute pas été suffisamment pris en compte dans l’enseignement, ou bien peut être trop en surface et dans le cadre de projets ponctuels d’établissements. Des travaux de recherche concernant les « nouvelles technologies, IA et enseignement » existent dans le supérieur notamment, mais la question se pose dès le primaire. Il faudrait approfondir davantage les apports indéniables que les nouvelles technologies peuvent avoir dans les processus d’apprentissage, la construction des référentiels, les priorités de ce qui doit être fait en présentiel, l’apprentissage de ses dangers.


Gabrielle Halpern : Les nouvelles technologies remettent en effet beaucoup de choses en question et nous poussent à les redéfinir. Par exemple, les encyclopédies en ligne, les logiciels d’intelligence artificielle générative, les vidéos de tutoriels permettent à tout un chacun d’avoir accès à des informations. Ce qui pose donc cette question : à quoi sert encore l’école ? Quel est son rôle dans la société ? Et les enseignants : que symbolisent-ils ? Le penseur Elias Canetti écrivait que « tous les professeurs offrent un spectacle d’une étonnante diversité ; il me semble d’ailleurs que c’est par le contact des professeurs que nous prenons réellement et pour la première fois conscience de cette diversité (…). Tout cela contribue à faire de l’école quelque chose de plus que ce qu’elle est supposée être, à savoir l’école de la diversité humaine, et, pour peu qu’on la prenne un tant soit peu au sérieux, l’école de la connaissance de l’homme »[1]. Qu’est-ce que Canetti cherche à nous dire ? L’école n’est pas simplement le lieu de la transmission et de l’apprentissage des savoirs. Par l’intermédiaire des enseignants, elle est l’endroit où le regard s’aiguise. Elle est l’endroit où l’on apprend ce qu’est l’être humain. Après nos parents, nos professeurs sont les premiers représentants de cette humanité, dont nous ne finissons pas d’épuiser la diversité. L’école est ce moment où nous apprenons à toucher du bout des doigts le singulier et l’universel ; où nous commençons à comprendre la complexité et la nécessité de leurs liens. En s’exposant chaque semaine devant nos yeux, au même horaire, dans le même lieu, chacun de nos professeurs nous fait goûter la saveur de l’altérité. Une diversité que les enfants ne cesseront par la suite de rencontrer partout où ils iront lorsqu’ils auront grandi. Oui, aller à l’école, c’est « faire l’expérience du monde » et, par cette expérience, par ces êtres que nous rencontrons quotidiennement, par ces connaissances que nous nous forgeons, nous nous métamorphosons et nous apprenons à devenir des hommes.


Par ailleurs, j’ai bien dit tout à l’heure que les logiciels d’intelligence artificielle générative nous apportent des informations, et non des connaissances. Que faut-il à une information pour devenir une connaissance ? Le neurologue Lionel Naccache explique[2] que l’expérience de la connaissance présuppose un sujet qui sera transformé sous l’effet de l’information. S’il n’y a pas de sujet, si ce sujet n’est pas transformé, alors il n’y a qu’une simple information ; pas une connaissance. Pour compléter son analyse, nous pourrions dire que l’opinion est exactement l’inverse : ce n’est pas le sujet qui est transformé, mais c’est l’information qui est transformée par le sujet. Avoir une opinion n’a jamais transformé qui que ce soit ; mais acquérir une connaissance fait grandir et mûrir. C’est là aussi que réside le rôle du professeur : accompagner la métamorphose des élèves. L’école est là pour que nous y apprenions une langue « mêlée de sources et d’étoiles »[3], pour reprendre les mots du poète Nelly Sachs.


Par ailleurs, Hannah Arendt rappelle dans plusieurs écrits, à la suite de Kant, l’importance de distinguer la faculté de penser et la soif de connaître. Les nouvelles technologies répondent à la soif de connaître : l’intelligence artificielle, par exemple, nous permet d’accéder à de plus en plus d’informations. Mais cette soif de connaître, - notre appétit de science, nos développements techniques -, ne nous rend pas plus aptes à penser… Bien au contraire, peut-être, puisque nous semblons vouloir déléguer aux machines nos capacités de mémorisation, d’imagination, de création ou encore de raisonnement. Or, la liberté, – la capacité d’émancipation des êtres humains -, ne réside-t-elle pas précisément dans la faculté de penser ? « Je pense, donc je suis », écrivait le philosophe René Descartes. Sans cela, qui sommes-nous ? Qui allons-nous devenir? Ne sommes-nous pas en train d’organiser une société dans laquelle les êtres humains deviendront superflus ? Les nouvelles technologies rendent l’école encore plus essentielle qu’avant pour nous aider à saisir tout ce qui fait la singularité, et donc la préciosité, de l’être humain.


Comment l’école pourrait-elle contribuer à créer des ponts entre les mondes ?


Gabrielle Halpern : Créer des ponts entre les mondes, c’est justement ce que je cherche à faire à travers mes travaux de recherche, en forgeant progressivement la philosophie de l’hybridation[4]. Malheureusement, le système scolaire nous apprend dès le plus jeune âge à établir des barrières entre les mondes. A l’âge adulte, il ne faut pas s’étonner que ces frontières se changent en silos, en prisons, puis en fractures. A part l’enseignement agricole, particulièrement visionnaire et pionnier et dont on devrait davantage s’inspirer, dans les écoles et les universités, chaque discipline, chaque professeur, chaque « matière » existe à côté des autres, sans qu’il y ait d’entrecroisement ni de rencontre, comme si cela constituerait une transgression. Une école profondément hybride briserait dès le départ les logiques disciplinaires pour créer des ponts entre les mathématiques et les arts plastiques, l’histoire et la littérature, la géographie et le sport, les langues et la musique. Pourquoi ne pas lier histoire et musique quand il s’agit d’apprendre la Marseillaise ? Pourquoi ne pas entremêler mathématiques et sport quand il s’agit d’apprendre à compter les pompes et les sauts ? Comment construire chez les enfants un réflexe d’hybridation ? On pourrait nous rétorquer qu’il faut d’abord bien ancrer les disciplines dans l’esprit des élèves, avant qu’ils ne soient capables, plus tard, de construire eux-mêmes des ponts entre elles. Cet argument est faux : l’hybridation ne signifie en aucun cas la fusion. On peut tout à fait expliquer ce qu’est le champ des mathématiques et initier les élèves à l’art de construire des ponts avec d’autres disciplines pour les inviter à métamorphoser leur vision des mathématiques et à inventer des milliers de nouveaux cas d’usages de cette science. Il est faux que l’on fait soi-même des ponts, « plus tard, tout seul, quand on sera grand ». Les ponts, il faut apprendre à les imaginer et à les construire dès le plus jeune âge. Si ce désir des ponts, si cette imagination des ponts n’est pas provoquée et cultivée par les professeurs, par les parents, par l’entourage, dans l’enfance, ils ne naîtront pas plus tard par génération spontanée. Ils seront certes toujours possibles, à l’âge adulte, mais ils seront plus douloureux et difficiles. La capacité d’hybridation, l’amour de la métamorphose par l’hétéroclite s’enseignent, se transmettent, se travaillent.


Bruno de Monte : Pour avoir dirigé par le passé un établissement agricole, j’ai pu mesurer très concrètement les résultats extrêmement positifs d’une architecture pédagogique entièrement bâtie autour des projets interdisciplinaires.

L’école est l’endroit où la confrontation positive et ouverte des mondes, des expériences et des idées doit se faire dès le plus jeune âge pour éviter les antagonismes futurs, développer la tolérance et la curiosité, enrichir la vision et la réflexion en systématisant cette démarche pour qu’elle devienne un principe éducatif. Pour créer ce réflexe de « l’hybridation » dans le sens entendu dans vos travaux, il faut que les équipes pédagogiques jouent le jeu. Dans une école, il y a d’ailleurs toujours des défricheurs et des aventuriers. Il faut aussi que la direction de l’établissement en soit convaincue et la porte véritablement, en y mettant toute sa volonté et sa détermination. Au cours de mes expériences à la direction de différents établissements, j’ai toujours eu la chance d’avoir autour de moi des professeurs prêts à tenter l’expérience et j’ai toujours encouragé des travaux croisés entre des secteurs professionnels, entre des mondes académiques qui n’avaient au premier regard pas grand-chose à voir ensemble. Il existe des méthodes pédagogiques éprouvées, qui aménagent des plages communes aux enseignements généraux et aux enseignements techniques afin d’accompagner les élèves en leur montrant les liens indéfectibles entre un savoir technique et sa dimension culturelle, morale, civique, sociale. On connaît ces pratiques : transversalité, décloisonnement, pédagogie par projets, autant de principes pédagogiques trop peu mis en œuvre (mis à part dans l’enseignement agricole) devant le cumul de contraintes et d’objectifs des établissements.


A des fins d’illustration et sans que ces exemples soient révolutionnaires, nous avions imaginé il y a plusieurs années des séminaires entre apprentis en cuisine et étudiants en photographie. Bien sûr, aujourd’hui, ce rapprochement semble évident, car la photographie culinaire est devenue depuis une discipline à part entière, mais à l’époque, cela ne l’était pas ! Nous avions également conçu un programme avec le secteur professionnel des arômes, afin que des « nez » d’une grande entreprise internationale fabriquant des parfums œuvrent aux côtés d’apprentis pâtissiers à la réalisation d’une fragrance liée à la création d’une pâtisserie. C’était très original et cela a donné des résultats passionnants. Ils ont appris à parler le même langage du goût et de l’odeur (un langage éminemment technique), à ajuster leurs processus créatifs, il y avait des adultes d’un côté et des jeunes de l’autre, c’était enrichissant pour tous. Nous avions également noué un partenariat avec l’Institut Français de la Mode pour que ses étudiants et les apprentis qui se formaient aux métiers de la salle se découvrent et réalisent en équipe un projet évènementiel d’une soirée thématique. En initiant ce partenariat, je me demandais moi-même ce qui allait bien pouvoir en émaner et les résultats furent extrêmement créatifs, surprenants. Mais des initiatives de cette nature se rencontrent dans beaucoup d’écoles. On peut s’interroger, en le regrettant, qu’il n’y ait pas eu de véritable capitalisation de ces méthodes en dehors du système éducatif agricole.


L’intérêt de « ces ponts entre des mondes » ne réside pas seulement dans le fait d’obtenir des résultats sympathiques, étonnants ou ludiques, il est de réveiller chez les élèves beaucoup d’autres ressorts qui vont être très importants dans leur construction personnelle et professionnelle : la curiosité, le courage de s’aventurer vers un inconnu, à entrer dans le champ des possibles, à composer et a véritablement écouter l’autre dans sa logique, à éviter de s’auto-censurer, à comprendre que les sources d’inspiration peuvent venir de toute part, y compris de mondes a priori éloignés et que cela peut être enrichissant.


Gabrielle Halpern : Il s’agit d’un très bel exemple d’hybridation et je suis convaincue que d’autres écoles gagneraient beaucoup à se rapprocher des métiers qui sont transmis au sein de votre établissement. On l’a dit plus haut, l’école doit apprendre à penser… Elle doit également apprendre à regarder[5], et s’il y a des métiers par excellence où l’on apprend cet art du regard, ce sont précisément ceux d’une école hôtelière : l’art de la table par exemple est un art du détail, où chaque chose compte : un pli, un mauvais alignement, une asymétrie des couverts ou de la serviette. A l’heure où le virtuel menace de prendre le pas sur le réel, il me semble important de renouer avec les objets. Où sont passés les peintres des natures mortes qui nous donnaient à voir, à mieux voir, en les sublimant, toutes ces choses dont nous sommes entourés et que nous ne remarquons plus ? Ce verre, cette assiette, ce drapé de nappe. C’est ce qui me fascine tant dans l’œuvre « Le parti pris des choses » du poète Francis Ponge. Contrairement à beaucoup de poètes, il a choisi de s’intéresser à ce qui nous semble insignifiant et banal : du pain, un cageot, un galet. En leur portant sa considération, il a dessillé nos yeux en remettant en question nos préjugés sur ce qui est digne d’être regardé et ce qui peut être ignoré. Il s’agit presque d’une « leçon de choses » qui s’inscrit dans une approche rousseauiste de l’éducation. C’est en s’entraînant à regarder les objets autour de nous que nous parviendrons, peut-être, à apprendre à regarder ceux qui nous entourent : un visage fatigué, une mimique triste ou un air comblé, des mains qui tremblent ou des doigts qui pianotent de plaisir. Chef de rang, serveur, maître d’hôtel, sont des métiers du regard et c’est en ce sens que leur savoir-faire devrait inspirer beaucoup d’autres métiers, et au-delà toute notre société… Il n’y a pas d’altérité s’il n’y a pas de regard.


Bruno de Monte : C’est bien la responsabilité de l’école que d’apprendre à regarder l’autre et à le considérer. Les métiers de l’école hôtelière, et plus généralement ceux du service, sont des métiers de l’attention à l’autre, alors que la société tend à nous enfermer dans des pratiques individualistes. Aujourd’hui, plus personne ne se regarde, on regarde son téléphone… Regarder l’autre, c’est aussi apprendre à vivre avec lui, c’est apprendre à vivre en société.

[1]Elias Canetti, La langue sauvée, Histoire d’une jeunesse, Albin Michel. [2]Naccache Lionel, Perdons-nous connaissance ?, Paris, Odile Jacob, 2010, p. 162-165. [3]Nelly Sachs, Exil et métamorphose, Gallimard. [4]Gabrielle Halpern, « Tous centaures ! Eloge de l’hybridation », Le Pommier, 2020. [5]Gabrielle Halpern, « Penser l’hospitalité », Editions de l’Aube, 2022 (coécrit avec Cyril Aouzerate).










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